Blog de Pierre Eyben

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Presse

La réforme des pensions est injuste et risquée (LLB 3 avril 2015)

Le gouvernement Michel-Jambon a opéré deux choix importants concernant les pensions : le renforcement de la retraite par capitalisation et le recul de l’âge légal du départ à la retraite à 67 ans à l’horizon 2030.  Au regard des données statistiques dont nous disposons, il apparait assez clairement que ces mesures ne sont pourtant ni souhaitables, ni nécessaires.

Carte-blanche pensions LLB

La retraite à 67 ans

Pour justifier sa proposition de reculer de deux ans l’âge légal du départ à la retraite, le gouvernement fédéral a repris à son compte l’idée selon laquelle l’allongement de l’espérance de vie serait une donnée nouvelle faisant peser un risque nouveau sur nos finances et imposant en conséquence des mesures nouvelles. Depuis le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’allongement de la durée de vie a pourtant été constant en Belgique, comme partout en Europe sans justifier de telles mesures. Depuis quelques années, il est en phase de ralentissement.  Les études démographiques annoncent un gain de 6,5 années d’espérance de vie d’ici 2060 en Belgique (8 ans pour les hommes, 5 ans pour les femmes) contre plus de 10 années les 50 dernières années[1], un chiffre qui au regard de certaines études récentes pourrait encore décroître en raison de l’impact croissant des grandes pollutions (sols, air, eau,…) sur notre santé.

Ce vieillissement, même ralenti, a-t-il un impact majeur sur le budget de l’Etat ? Si l’on observe l’ensemble des dépenses de sécurité sociale en pourcentage du PIB, on constate que celles-ci sont constantes depuis plus de 30 ans (aux alentours de 20%).  En leur sein, et sur la même période, la part des dépenses de pensions connaît elle une diminution substantielle (étant passée de 35% à 30%)[2]

Quid de l’avenir ? Le Comité d’étude sur le vieillissement dans son rapport de juillet 2014 a estimé le coût budgétaire du vieillissement à 4,2% du PIB entre 2013 et 2060. Cela représente 0,09 % par an[3] ce qui est bien moins que l’augmentation conjecturée de la productivité sur la même période (laquelle est supérieure à 1% par an). C’est bien là une donnée centrale qu’écartent les partisans de l’allongement de la durée légale de la carrière : un travailleur produit en moyenne aujourd’hui 2,6 fois plus de richesse par heure travaillée qu’en 1970 ce qui fait bien plus que compenser l’augmentation du coût des retraites. Mais ces gains de productivité ne sont pas affectés à une redistribution sociale mais davantage à la rétribution de plus en plus importante du capital. Selon l’étude réalisée par l’économiste Réginald Savage pour le SPF Finances, la part des salaires dans la richesse produite (y compris la part socialisée servant à financer la pension par répartition) a baissé de plus de 12% (au profit du capital) entre 1980 et 2007[4] s’établissant désormais autours de 50%. Cela représente plus de 40 milliards d’euros par an. Le grand changement n’est donc pas démographique, il est idéologique. Alors que l’âge réel de départ à la retraite est de moins de 60 ans, et ceci est particulièrement le cas pour les femmes[5], en reculant l’âge légal de la retraite on augmente le nombre d’années de cotisation et l’on va donc baisser le niveau des retraites (une carrière complète devenant encore davantage une exception).

Le renforcement de la retraite par capitalisation

Depuis  les années 90, deux mécanismes de retraites par capitalisation se sont ajoutés au système de retraite par répartition (premier pilier).  Il y a tout d’abord le deuxième pilier qui est une pension existant dans certaines entreprises et financée par des cotisations complémentaires versées auprès d’assurances-groupes ou de fonds de pension. Il y a ensuite, le troisième pilier qui est une pension complémentaire individuelle, financée par l’épargne que certains citoyens versent à des banques privées et à des compagnies d’assurances. En Belgique, deuxième et troisième piliers pèsent environ 7 et 2 milliards d’euros.  Cela ne représente encore qu’un tiers du premier pilier mais la volonté du présent gouvernement est de voir ces pensions (dites) complémentaires supplanter à terme le premier pilier.

Le concept de retraite par capitalisation repose pourtant sur un mythe : le fait que la Bourse pourrait augmenter plus vite que l’économie réelle et ce de manière durable.  C’est le mirage dangereux d’une réserve d’argent évitant d’avoir à affecter une part suffisante (et légèrement croissante) de la richesse produite au financement des retraites, à mesure que la population vieillit. Rappelons simplement que selon les chiffres de l’OCDE, les régimes de pension privés dans les pays de l’OCDE ont perdu 23 % de leur valeur à la suite de la crise financière de 2008.

Les systèmes de retraite par capitalisation sont en outre, et c’est peu connu, très coûteux. Selon l’économiste Gilles Raveaud, maître de conférences en économie à l’Institut d’Etudes Européennes de l’université Paris 8, ces coûts sont estimés à pas moins de 20% du montant de la retraite alors que dans un système par répartition, géré via l’administration publique, les coûts de gestion sont de l’ordre de 2%. Voilà donc un système public qui est 10 fois plus efficace qu’un système privé et que le gouvernement actuel qui n’a de cesse de parler d’efficacité se propose d’affaiblir.

Une autre conséquence pernicieuse du système par capitalisation est qu’il transforme de facto chacun de ses bénéficiaires en adversaire de l’économie réelle et du progrès social. Par les fonds énormes qu’ils collectent auprès des travailleurs, les fonds de pension sont devenus des acteurs majeurs de la finance mondiale. Ils jouent un rôle aussi bien dans l’instabilité financière que dans la montée en puissance du pouvoir des actionnaires dans les entreprises.  Selon un récent rapport du Parlement européen, les fonds de pension sont à l’origine de 12 % des avoirs des fonds spéculatifs (hedge funds) et de 24 % des actifs des fonds de private equity, deux catégories d’opérateurs financiers particulièrement spéculatifs et déstabilisant pour les entreprises et pour l’économie.

En conclusion

Entre répartition et capitalisation, ce sont bien deux conceptions de la pension qui s’affrontent :  d’un côté, celle d’un droit de rémunération universel sur base de la richesse collectivement produite, de l’autre, une forme d’assurance individuelle contre un risque (en l’occurrence la vieillesse).

Il est essentiel aujourd’hui pour tous les progressistes de faire un travail d’information afin d’expliquer pourquoi la capitalisation fait peser un risque sur nos pensions.  Sans doute est-il utile de regarder la situation dans certains des pays qui furent les pionniers de ces mesures. En Argentine par exemple, les pertes occasionnées par la crise financière dans les fonds de pension ont été telles que le gouvernement argentin a nationalisé le système.  Le Chili a lui réintroduit un système de pension légale.

Il est essentiel également de contrer l’idée d’un choc démographique qui imposerait les mesures régressives qui sont prises.  Il n’y a aucun choc et la part des richesses produites consacrée aux pensions a même baissé ces dernières années. C’est un choix idéologique qui est opéré, celui de faire peser sur la population le coût d’une compétition mondialisée.

Comme sur bien d’autres sujets, le combat dont il est question pour la préservation d’une pension par répartition et contre l’allongement des carrières est un combat de justice sociale.

[1] Source : Rapport Comité d’Étude sur le Vieillissement – Juillet 2014.

[2] Source : Rapport 2008 du Bureau fédéral du Plan.

[3] A titre de comparaison, le coût de la crise de 2008 a été de 12,4 % du PIB sur 3 ans.

[4] Source : « Evolutions de la part salariale belge : Essai de quantification rétrospective longue (1960-1970-2007) »  SPF Finances – Bulletin de documentation, 69ème année, n° 3, 3ème trimestre 2009.

[5] Source : « Etudes économiques de l’OCDE 2011/13 (n° 13) »

 

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