Blog de Pierre Eyben

Ecologie plus verte, socialisme plus rouge
conte
Préhistoire (articles de mon précédent blog)

Le train (conte postmoderne)

Il était une fois, dans un royaume incertain (la Belle Gigue), au cœur d’une époque surréaliste, un homme qui avait fait le choix d’utiliser le vélo et les transports en commun plutôt que la voiture.  Un jour notre héros dut se rendre pour un important rendez-vous dans un royaume voisin (le Haut Land) dans une ville industrielle du nom de Haine-Deauvenne.  Cette ville était distante de moins de 150 kilomètres de son foyer et son périple, selon les parchemins sacrés du Grand Ouaib, devait durer environ une heure et demie à peine.

Levé de bon matin, notre héros ensommeillé mais guilleret arriva vers 7h25 sur le quai de la gare de banlieue de Bret-Sous, ou pour employer le vocable poétique des hautes sphères de la littérature liturgique libérale, un point d’arrêt. Le bâtiment d’allure récente était laissé à l’abandon.  Pourtant, sortant d’un tunnel où se mêlaient fragrances d’urine et d’excréments, de nombreux autres héros se pressaient sur les quais en quête d’un train pour rejoindre leur lieu de travail.

A l’heure où le train devait arriver, les voies demeurèrent désespérément vides.  Nulle part dans la gare le moindre panneau électronique pouvant donner aux voyageurs la plus petite explication, pas non plus le moindre personnel.  Dans le vent du petit matin, nos voyageurs étaient réduits à une attente inquiète. Après dix bonnes minutes, d’un micro ancêtre surplombant le quai, une voix crépitant, dont personne ne savait d’où elle provenait, annonça un  « retard probable de dix à quinze minutes ». C’est finalement avec environ vingt minutes de retard qu’un train arriva en gare.

Notre héros s’installa, inquiet sur la possibilité d’avoir la connexion prévue en gare de Ma Stricte mais heureux d’entamer son périple.  Arrivé dans la délicieuse et fort proche localité de Visé, notre héros occupé à annoncé à son hôte un retard probable de trente minutes, ne remarqua pas que le train restait en gare jusqu’à ce qu’un compagnon d’infortune vint l’informer

  • Le train ayant vingt minutes de retard, il s’arrête ici, il n’ira pas jusqu’à Ma Stricte. Cela a été annoncé en gare de Liège Guille-Main

Bondissant hors de la voiture du train notre héros se pressa vers un homme à casquette Strelli afin d’obtenir de plus amples informations.

  • Qu’entend-je ? Qu’ouïe-je ? Que fais-je ? Pourquoi ne sais-je ?
  • Ah oui, vous avez pris le train à Bret-Sous et donc vous ne savez pas.  Il faut attendre une heure. C’est comme cela, rien à faire.

Las, notre héros dut se résoudre à attendre une heure dans des abris de fortune, debout.  Il attendit de fait même plus, le train suivant étant également en retard.  A l’arrivée à Ma Stricte, notre héros avait un retard de plus de septante minutes et il avait raté sa connexion. Heureusement, au royaume du Haut-Land, des trains ponctuels étaient prévus toutes les trente minutes et il lui restait uniquement à attendre vingt minutes encore.

Soucieux d’avoir trace de son retard pour en informer son hôte, notre héros demanda aux accompagnateurs de train de lui fournir un justificatif de ce retard.

  • Puis-je avoir un papier confirmant que mon retard est imputable à votre entreprise joyeusement libéralisée ?
  • Mais mon bon, vous devez plutôt vous enquérir de cela auprès de ma collègue de la gare locale
  • En quoi cette bienheureuse employée haut-landaise d’une entreprise haut-landaise est-elle habilitée plus que vous à me fournir ce document ?
  • Mon plus ou moins bon, je n ‘écris pas les règlements, veuillez me lâcher prestement la grappe.

Dubitatif mais docile, il se dirigea vers le guichet de cette gare du Haut-Land pour obtenir son justificatif

  • Puis-je avoir un papier confirmant que mon retard est imputable à l’entreprise joyeusement libéralisée qui en plus d’une heure m’a permis de parcourir vingt kilomètres ?
  • Mon brave, vous voilà vous aussi couillonné par vos con-citoyens. Comment voulez-vous que je vous délivre un document pour une société joyeusement libéralisée qui n’est pas la mienne ?

Dépité, notre héros jura mais un peu tard qu’on ne l’y prendrait plus.  Quand avec nonante minutes de retard il rejoignit son hôte, il eut bien du mal à le convaincre de la situation burlesque qu’il avait vécue. Pour son retour, une fois encore il dût compter sur un train supprimé et plus de soixante minutes de retard, et c’est fort tard et fourbu qu’il regagna enfin sa maisonnée.

La morale de cette histoire c’est que l’héroïsme est peu récompensé de nos jours, que les sociétés joyeusement libéralisées enjoignent leur personnel d’enfumer plaisamment les héros, et que les mêmes qui nous invitent à œuvrer pour de vertes contrées n’ont de cesse de nous rendre difficile le chemin de la conscience et de la responsabilisation.

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