Blog de Pierre Eyben

Ecologie plus verte, socialisme plus rouge
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Presse

Les usagers de la poste ne regretteront pas Johnny Thijs (L’Echo 31 janvier 2014)

On a vu fleurir ces derniers jours des messages de soutien à Johnny Thijs, patron de la Poste (devenue BPost) depuis 2002 et qui a décidé de quitter celle-ci parce qu’il considère qu’un salaire annuel de 650.000 euros est une aumône.

Carte blanche co-signée par Pierre Eyben, Vincent Decroly et Léon Gosselain, parue dans l’Echo ce vendredi 31 janvier 2014.

Le bilan de Monsieur Thijs est certainement excellent pour le fonds d’investissement britannique CVC Capital Partners pour lequel il travaillait et auquel 50% de notre poste publique ont été vendus en 2004 pour une bouchée de pain.  La Poste a réalisé depuis 2005 un bénéfice opérationnel normalisé en croissance constante. Son EBITDA normalisé [[Sigle anglais pour Earnings Before Interest, Taxes, Depreciation, and Amortization, l’EBITDA désigne communément les revenus d’une entreprise avant soustraction des intérêts, impôts, dotations aux amortissements et provisions sur immobilisations. Il correspond ainsi au profit généré par l’activité d’une entreprise.]] est passé de 147.9 millions d’euros en 2005 à 502 millions d’euros en 2012. En 8 ans, CVC aura empoché pas moins de 2.1 milliards d’euros pour un investissement total de 523 millions d’euros.  Ceci représente plus de 4 fois sa mise totale et donc un retour sur investissement annuel de plus de 50%.

Pour les travailleurs de La Poste, le bilan est tout autre. Fin 2012, La Poste comptait encore 25.675 équivalents temps-plein (ETP), contre 40.024 fin 2003. En moyenne, ce sont donc pas moins de 1.450 ETP qui ont été perdus chaque année pendant 10 ans. C’est une casse sociale sans équivalent dans notre pays. Par ailleurs, la qualité de l’emploi s’est massivement détériorée. Des distributeurs précaires ont été embauchés avec des contrats de « réactivation » d’une durée de 6 mois renouvelables 3 fois. La Poste a également recours de plus en plus au travail intérimaire. Enfin, les plans Géoroute visant à un durcissement des méthodes de comptages et des normes afin d’augmenter la pression et la charge de travail se succèdent.

Pour les usagers de La Poste, le bilan est tout simplement catastrophique. La moitié de nos bureaux de poste ont été fermés (650 au total), le prix du timbre a augmenté de plus de 80% en 10 ans, les facteurs sont progressivement remplacés par des « distributeurs » peu formés et sommés de courir pour tenir les cadences infernales qui leur sont imposées,… De l’aveu même de la direction de La Poste, la fermeture des bureaux de poste a permis d’économiser 75 millions d’euros. C’est 28 fois moins que ce que CVC a empoché !

Ceci pose la question de l’évolution de nos services publics depuis les processus d’autonomisation initiés en 1991 par le gouvernement Martens IX (CVP-PS-SP-PSC) et singulièrement les ministres socialistes (Louis Tobback et Marcel Colla) en charge du dossier.  La droite (en particulier l’Open VLD enferré dans son dogmatisme ultralibéral) propose d’aller au bout de la logique actuelle et de privatiser La Poste. Sur les bancs socialistes, on est au mieux partisan du statu quo, certains comme Paul Magnette, président du PS,proposant même de faire passer sous la barre des 50% la participation de l’Etat. Mais qui, au gouvernement et dans les partis au pouvoir, ose admettre que la privatisation est incompatible avec l’idée de service public ? Qui signale qu’il est inacceptable que l’Etat dote chaque année d’environ 300 millions d’euros une entreprise qui réalise de tels bénéfices et néglige à ce point ses missions de service public ? Personne.

Le Mouvement VEGA avance quant à lui une proposition forte : le retour à un véritable service public postal, modernisé mais soucieux d’un service de proximité de qualité, et au niveau européen un retour sur la libéralisation du secteur. Ceci nécessite est un objectif de long terme qui impose d’admettre que tout n’est pas marchandise, que la notion de bien commun a un sens.

Pratiquement, nous formulons en outre huit propositions d’urgence concrètes afin de rendre à BPost sa nature de véritable service public :

  1. – Nomination au  poste de CEO de BPost d’un haut fonctionnaire, au barème prévu pas le statut des hauts fonctionnaires. Un service public a des spécificités. Les techniques de management et les hommes du privé ne sont pas nécessairement meilleurs. Le fait de s’aligner sur les extravagants salaires du monde anglo-saxon, avec des écarts salariaux dans une entreprises qui peuvent aller de 1 à 400 est inacceptable. Le cas de Monsieur Thijs montre par ailleurs la catastrophe que peut constituer pour les usagers le cas d’un patron ayant des intérêts liés à un actionnaire privé.
  2. – Arrêt de la précarisation de l’emploi et des pertes d’emploi. Instauration au niveau belge d’un statut du facteur (avec imposition d’un salaire minimum) pour BPost ainsi que pour tous les autres opérateurs postaux ainsi que cela se pratique en Allemagne.  A faut d’ailleurs noter que cela y a permis de largement contrer la libéralisation du secteur.
  3. – Réouverture de 600 bureaux de poste pour revenir à la couverture qui existait il y a moins de 10 ans. Ces bureaux sont des lieux capitaux en termes de cohésion sociale comme en termes de démocratie économique. Ce qui fait le sentiment d’insécurité de nombre de nos concitoyens, c’est aussi un sentiment d’abandon. Pour accéder à des prestations de service public, ils doivent aujourd’hui se déplacer sur de plus longues distances, faire la file plus longtemps ou s’entendre dire par des buralistes que la poste n’est pas leur métier.
  4. – Stop à la déshumanisation-robotisation des facteurs par les plans Géoroute. Le facteur a aussi un rôle social de proximité et ce rôle doit être valorisé et amplifié.
  5. – Evolution vers un service postal modernisé  et créatif : l’évolution technologique a un impact sur le courrier mais elle ouvre aussi de nouvelles perspectives.
  6. – Passage progressif de toute la flotte de voitures, camionnettes et camions  de la poste au carburant LPG.
  7. – Retour progressif au transport par rail et fermeture progressive des centres de tri le long des autoroute qui constitue une gabegie environnementale et sociale. Avec l’enchérissement du pétrole, ce choix de rentabilité à court terme va s’avérer catastrophique à terme.
  8. – Révision en profondeur du statut d’entreprise publique autonome avec un contrôle politique beaucoup plus net.  Le contrat de gestion et les missions publiques doivent être présentés au Parlement et soumis à la procédure de débat, d’amendement et d’évaluation du Parlement alors qu’aujourd’hui tout cela ne passe que tous les 5 ans devant le ministre ou au mieux le gouvernement, sans contrôle parlementaire.
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